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Opinion : Des têtes bien pleines ou des têtes bien faites?

Enseignant-chercheur à l’Université Alassane Ouattara, Remi Kouamé OUSSOU est un expert en éducation pour la carrière et en développement professionnel, c’est-à-dire toutes les compétences et expériences que l’on fait acquérir à l’étudiant pendant qu’il est encore à l’université, afin de faciliter sa future insertion professionnelle. Dans cette tribune, il met en relief deux approches d’enseignement du savoir, l’une plus moderne dite « éducation réflexive » et l’autre dite traditionnelle de l’éducation qui voit l’apprenant comme un tonneau vide qu’il faut absolument remplir de connaissances et de savoir.

L’humanité a toujours été confrontée à la problématique de la transmission du savoir d’une génération à l’autre. Pour certains, l’acquisition des connaissances devrait se faire de manière verticale, entre un maître qui dispense son savoir et savoir-faire à un disciple qui est censé ne rien savoir et qui, de ce fait, doit « ingurgiter » tout ce que ce mentor lui dit. Pour d’autres, au lieu que le maître « mâche » ses connaissances pour les faire avaler à son disciple, il devrait plutôt induire chez lui un esprit de discernement.

Pour autant, face à la complexité d’un monde dominé par l’innovation, l’approche éducative moderne dite « éducation réflexive » qui a tendance à privilégier l’esprit d’investigation et de curiosité, l’« approche tête bien faite », semble emporter les suffrages contre la conception dite traditionnelle de l’éducation qui voit l’apprenant comme un tonneau vide qu’il faut absolument remplir de connaissances et de savoir, c’est-à-dire l’«approche tête bien pleine ». Cette nouvelle méthode pédagogique, toutefois, ne date pas de l’époque contemporaine.

En réalité, la distinction entre les deux manières de dispenser ou d’acquérir le savoir, c’est selon, ne date pas de l’époque contemporaine. Déjà au XVIe siècle, Montaigne (1533-1592), le philosophe et moraliste français, attirait l’attention sur la nécessité pour le maître de susciter l’esprit de curiosité et de recherche chez son apprenant lorsqu’il émit sa phrase célèbre : « Une tête bien faite vaut mieux qu’une tête bien pleine ». C’est dire à quel point la manière de transmettre ou de recevoir le savoir est un enjeu social majeur car c’est le socle sur lequel repose la valeur et la qualité des citoyens d’un pays.

Il s’agit de former des individus qui sachent « penser par et pour eux- mêmes ». Au lieu de demander à l’apprenant de répéter une leçon, il faut plutôt lui en « donner le sens et la substance » afin qu’il puisse juger, par lui-même, du profit qu’il pourra en tirer; et ce, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa jugeote. En d’autres termes, il faut susciter chez lui une attitude d’esprit qui consiste à chercher par lui-même, à consulter les autres, à partir à la recherche du savoir et à réfléchir sur ce savoir découvert ou transmis. *

Sous ce rapport, la réforme éducative de Bologne, en 1999, plus communément connue sous le nom de licence, master et doctorat (LMD), ne prône pas autre chose. En opérant cette réforme pédagogique à trois (3) paliers, ses promoteurs européens ont été clairs. Il s’agit d’harmoniser le système d’enseignement supérieur dans l’espace européen, promouvoir la professionnalisation afin de résorber le sous-emploi et le chômage des diplômés et assurer l’autonomie des apprenants, entre autres.

Au-delà de cette approche dichotomique entre méthode classique et moderne d’apprentissage ou de dispensation du savoir qui semble rythmer les systèmes éducatifs au fil du temps, une question mérite qu’on s’y penche : une tête bien pleine s’oppose-t-elle nécessairement à une tête bien pleine?

Apparemment oui, puisque les objectifs sont différents, mais en poussant la réflexion un peu plus loin, on se rend compte que les deux (2) méthodes ne sauraient s’exclure mutuellement car pour exercer un esprit critique sur ce qu’on apprend, il faut bien avoir quelque chose, dans la tête, sur laquelle on va appliquer cette capacité. Le processus d’apprentissage s’organise de telle manière que plus on acquiert des connaissances, plus on a la capacité ou la facilité de résoudre certains problèmes spécifiques ou de faire face plus aisément à certaines situations qu’on n’aurait pas pu affronter des années plus tôt.

Par ailleurs, il est avéré que plus on apprend, plus on acquiert de savoir et de connaissances, et plus on a la latitude d’acquérir de nouvelles valeurs et de s’améliorer. Alors, il faut dire que « tête bien pleine » et « tête bien faite » ne sont pas antinomiques et que c’est, d’ailleurs, leur savante combinaison qui rend les gens meilleurs. De ce fait, je suis amplement d’avis que c’est par abus de langage qu’on établit cette opposition sinon une tête bien faite est nécessairement bien pleine et vice-versa. Descartes ne disait-il pas que le bon sens était la chose du monde la mieux partagée pour faire référence à la raison comme « …faculté à distinguer le vrai du faux, et le bien du mal sur le plan moral »?

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